Nous avons la tristesse d’apprendre le décès de Jean Carrier, dont nous avons publié en 2001 Les Contes Vrais de l’Entre-deux-Mers et de la Benauge, bel ouvrage illustré de photographies de Jean-Luc Chapin qui avait remarquablement su capter et rendre toute la matière de ces contes, comme le formidable talent du conteur.
Jean Carrier était depuis très longtemps une “figure” emblématique de l’Entre-deux-Mers et, à sa manière, il en a été l’un de ses meilleurs connaisseurs. Ayant, très jeune, cotoyé des érudits locaux comme Henri Redeuil qui l’initièrent à la spéléologie, l’histoire et l’archéologie, et d’autres fortes personnalités encore qui avaient formé son goût et ses jugements, Jean Carrier – et c’est l’un des traits marquants de sa personnalité – s’intéressa du plus jeune âge jusqu’à son décès, à près de 90 ans, à tous les facettes de la connaissance.
Ce viticulteur de la Benauge, ce rationaliste laïc, lecteur assidu du Canard enchaîné, mais qui était également attiré par les mystères de la nature et de l’homme – tout jeune, le spiritisme, si prégnant en Targonnais l’avait profondément marqué – , montra toute sa vie – et c’était la première chose qui frappait quand on le rencontrait – la plus vive curiosité, notamment à propos de toutes les nouveautés, notamment techniques.
Ainsi, à plus de soixante ans, et après avoir longtemps goûté aux joies de l’aviation pour voir du ciel ce qui ne se peut quand on a le nez au ras du sol, il pratiqua assidument l’ULM – et dans les années 80-90 le ciel fut sa seconde demeure. Féru de photographie, il passa aussi une grande partie de son temps libre à photographier, avec toutes sortes d’appareils, tous les événements de sa région, puis avec sa petite caméra à les filmer. Il enregistrait également tout ce qu’il pouvait et sa pratique de l’occitan – le marché de Cadillac était un rendez-vous hebdomadaire qu’il n’aurait manqué pour rien au monde – le poussa dans la voie du recueil des contes et des récits populaires.
Habitant Soulignac, au coeur de cette Benauge rurale et secrète qu’il aimait et possédait sur le bout des doigts, il avait, enfant, connu les veillées et les fêtes où l’on se transmettait, en les enjolivant et les transformant à chaque génération, ces “contes vrais” qu’il transmit à son tour en se faisant volontiers conteur – et quel conteur !  Sa voix à la fois rauque et trainante, son visage taillé et coiffé dru, son oeil, tantôt acéré tantôt coquin, sa gestuelle imagée en avaient fait un conteur hors pair.
Et c’était là, en plus de son inépuisable curiosité, l’autre aspect remarquable de la personnalité de Jean : son amour du partage et de la relation humaine, son goût de l’autre avec qui on va parler, discuter, parfois vivement si l’interlocuteur penche trop à son goût du côté des prêches moralisateurs ou des curés prédicateurs, mais toujours avec ce mélange de finesse et de faconde qui était sa marque de fabrique, avec aussi sa bonne humeur et son optimisme communicatifs. Jean Carrier a animé plusieurs années durant, sur radio Bordeaux Gironde, une émission où il racontait la Benauge, sa Benauge, son terroir, ses hommes et ses contes. Ces “contes vrais” que nous avons eu le bonheur de publier après des mois de rencontres et d’enregistrements. Pour la gueille de bonde qui a un jour scellé notre amitié, nous te redisons encore, Jeannot, combien tu vas nous manquer.

Bernard Larrieu

Jean Carrier au théâtre de l’Onyx à Cadillac août1983

 

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